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Harry Potter : une traduction débordante de créativité (4/4)

[Article rédigé dans le cadre du collectif La Linguistiquerie. Pour plus d’articles, rendez vous ici.]

Coline, Traductrice à Poudlard


Cet article est le dernier d’une série de quatre articles rédigés dans le cadre de la semaine Harry Potter organisée par La Linguistiquerie. Coline, représentante de la maison Serpentard décortique avec nous quelques un des mots les plus connus/loufoques de la saga.

Pour retrouver l’article d’origine, ça se passe ici !

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Bonjour Rita… pardon, Mme Skeeters. Je suis ravie de vous voir pour cette fameuse interview de l’album de fin d’année, mais je n’ai pas de temps à perdre, donc si on pouvait aller droit au but, ça m’arrangerait. J’ai mon cours de défense contre les forces du mal d’ici 15 minutes, alors envoyez vos questions qu’on en finisse !

Ma maison ? Serpentard. J’aime à penser que j’y ai été assignée pour mon ambition et mon ingéniosité, et pas que pour mon esprit rebelle. Serpentard a toujours eu mauvaise réputation, de par ces liens avec les forces du mal. Pourtant, les valeurs que ma maison porte sont belles. En quoi est-ce mal d’avoir de l’ambition ou d’être ingénieux ? 

Mon ambition ? Devenir interprète fourchelang, et assurer les rencontres diplomatiques (ou les écoutes/missions d’espionnage de mangemorts) auprès du Ministère de la magie. Serpentard, oui. Mais travailler pour Tom Elvis Jedusor, aussi connu sous le nom de Voldemort, non merci.

Mon lieu préféré ? Le bar Les Trois balais, à Pré-au-lard, où je retrouve mon groupe de copains après les cours ou le samedi soir pour trinquer à la bièreaubeurre.

Mon objet magique préféré ? Comme tout le monde, je finirai bien par obtenir mon permis de transplaner, mais pour le moment j’utilise des portoloins, pour voyager partout dans le monde (gratuitement) et découvrir les contrées les plus reculées (sans avoir à faire 36h d’avion et 4 escales comme les moldus). 

Mon sort préféré ? Legilemens. Beaucoup d’élèves de ma maison sont sournois et peu honnêtes… et j’aime pas perdre mon temps. Donc au lieu de poser des questions, je vais chercher directement les réponses dans leur tête. Je ne sais pas si je devrais vous dire ça d’ailleurs… Si vous pouviez omettre cette partie dans l’album, ce serait pas plus mal. 

Mon modèle ? J’ai beaucoup d’admiration pour Severus Rogue, mon professeur de défense contre les forces du mal et directeur de maison. C’est un sorcier extraordinairement doué. Certes, il fait un peu froid au premier abord, mais en réalité, c’est une personne loyale, qui porte ses valeurs.

Ma plus grande peur ? Les détraqueurs. Ces véritables aspirateurs à bonheur me font froid dans le dos. J’ai beau être une Serpentard de lignée, je ne souhaite à personne de croiser leur chemin…

Bon Mme Skeeters, je suis désolée, mais je vais être en retard. J’espère que vous avez tout ce qu’il vous faut, je file !

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Si vous êtes fan d’Harry Potter, vous connaissez très certainement ces mots loufoques. Mais si cet univers vous est moins familier, vous devez vous demander ce que ça peut bien vouloir dire.

Ces mots sont la traduction française des mots anglais inventés par J.K. Rowling. Il est indéniable que Jean-François Ménard, le traducteur de la saga Harry Potter, a fait un travail absolument exceptionnel. Si Harry Potter a fait rêver pendant plus d’une décennie, et qu’il continue encore de faire rêver les plus petits, c’est en grande partie grâce à son talent et à sa créativité infinie. Aujourd’hui, M. Ménard est l’un des traducteurs les plus réputés dans la littérature jeunesse, et je suis sûre que depuis lundi, vous commencez à comprendre pourquoi.

Aujourd’hui, c’est à mon tour de vous replonger dans la magie du monde des sorciers et de partir à la découverte d’une infime partie du travail de Jean-François Ménard, en décortiquant avec vous ces mots inventés de toute pièce. Revenons ensemble sur cet univers fictif qui continue de nous transporter et de nous émerveiller. 

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  • Serpentard (Slytherin)

Serpentard est l’une des quatre maisons au sein de Poudlard. Elle tient son nom de son fondateur, Salazar Serpentard, ou Salazar Slytherin, en anglais. « Slytherin » vient du verbe « To slither » qui signifie « onduler », « ramper » ou encore… « serpenter », ce qui évoque bien évidemment le mouvement d’un serpent, l’emblème de la maison. On peut supposer que la dérivation à l’aide du suffixe « -ard » a pour but de créer une rime, tout en apportant une connotation négative, à l’image de la mauvaise réputation de ses élèves.

  • Fourchelang (Parseltongue & Parselmouth)

Le fourchelang est la langue parlée par les serpents et quelques très rares personnages, tels que Harry Potter et Voldemort. Si l’anglais fait la distinction avec la langue « Parseltongue » et les locuteurs « Parselmouth », le traducteur a pris le parti de tout regrouper sous un seul et même terme. Selon les dires, JK Rowling se serait inspirée d’un mot de l’anglais ancien qui désignerait une personne ayant des difficultés de langage ou une malformation au niveau de la bouche, comme un bec-de-lièvre. Cependant, l’origine du mot étant particulièrement difficile à définir, Jean-François Ménard (JFM) a décidé de s’appuyer sur la réalité de l’univers plutôt que sur la sémantique. Il a donc repris l’idée de « tongue » (« langue » en anglais), mais a opté pour une analogie pour « parsel », en s’inspirant d’une des caractéristiques uniques du serpent (sa langue fourchue), d’où le choix du mot « fourche ». 

  • Mangemort (Death Eater)

Les mangemorts ne sont autres que les fidèles partisans de Voldemort. Leur nom est construit à partir de deux noms communs, « Death » (mort) et « Eater » (mangeur). Dans ce cas précis, la traduction en français reste presque littérale, et s’appuie sur le même processus que l’anglais. En revanche, le traducteur a choisi de tronquer le mot « mangeur » non seulement pour éviter toute confusion (puisque « mangeur mort » laisserait à penser qu’il s’agirait de personnages morts, et donc de fantômes [ce qui est loin d’être le cas !]), mais également pour fluidifier la prononciation. De « mangeur mort » nous passons donc à « mangemort ».

  • Tom Elvis Jedusor (Tom Marvolo Riddle)

Il s’agit probablement de ma traduction/adaptation préférée. En effet, Tom Elvis Jedusor (le vrai nom de Voldemort) est l’un des rares noms traduits de la saga, et nous assistons à un véritable coup de maître de la part du traducteur, qui nous fait ici la démonstration de son talent.

Je m’explique : en anglais « Tom Marvolo Riddle » est l’anagramme de « I am Lord Voldemort ». Il fallait donc à tout prix trouver une anagramme en français qui fonctionnerait avec « Je suis Voldemort ». C’est pour cette raison que « Marvolo » laisse place à « Elvis » et « Riddle » à « Jedusor ». Mais, JMF est allé encore plus loin dans son travail créatif, et a réussi à conserver l’idée derrière « Riddle » qui signifie « charade » « énigme » (ce qui prend tout son sens dans le tome 2, lorsque Harry et ses acolytes tentent de trouver la Chambre des secrets pour sauver Ginny). Pour conserver le sens, JMF a intégré la notion de jeux avec la syllabe « je », voire par « Jedusor » qui fait étrangement penser à « Jeux du sort ».

Pour la petite anecdote, « Marvolo » était en fait le nom du grand-père de Voldemort. Ce dernier a donc été rebaptisé Elvis Marvolo Jedusor dans la version française… une sacrée réflexion, digne du sorcier le plus dangereux de tous les temps !

  • Pré-au-lard (Hogsmead)

Pré-au-lard est le seul village de Grande-Bretagne à ne compter que des sorciers pour habitants. C’est également le terminus du Poudlard Express.

La version anglaise du nom du village, Hogsmead, est en réalité un mot valise, composé de « Hog » (cochon, porc) et « mead » (pré, prairie en anglais désuet). La préposition « au » est, ici encore, intégrée pour plus de fluidité. Si JFM a décidé d’opter pour « lard », c’est tout simplement, car la traduction de ce mot se base sur « Hogwarts » (Poudlard) pour lequel il avait déjà opté pour « lard » en traduction de « Hog » comme vous avez pu le lire hier, juste ici.

  • Bièreaubeurre (Butterbeer)

La bièreaubeurre est une boisson populaire légèrement alcoolisée, au doux goût de caramel. Le terme anglais se compose de deux noms communs : « butter » (beurre) et « beer » (bière). Le mot « butter » n’a pas grand-chose à voir avec le beurre à proprement parler (j’en suis désolée pour nos amis normands et bretons). En effet, « butter » fait tout simplement référence au « butterscotch », le fameux caramel écossais. En français, la traduction colle davantage à la source qu’au sens caché. Il s’agit tout simplement d’un mot valise composé des deux mêmes noms communs (bière + beurre), auquel le traducteur à ajouté la préposition « au », afin de simplifier la prononciation de cette boisson on ne peut plus originale.

  • Transplaner (apparate & disapparate)

Le transplanage (vb. transplaner) est un moyen de déplacement très rapide pour les sorciers, et très souvent utilisé. Cependant, l’action de transplaner est régulée par le ministère de la Magie, car il n’est pas sans risque. Tout sorcier qui se respecte passe un examen de transplanage dès sa majorité, à 17 ans.

Pour comprendre où J.K. Rowling voulait en venir, il fallait déjà comprendre comment étaient construits ces néologismes :

« Apparate » est construit sur le mot latin « apparere » (apparaître), auquel est ajouté le suffixe anglais « -ate », qui exprime l’action (« navigate » [naviguer], « translate » [traduire], etc.). 

« Disapparate » est créé à partir du même processus, mais est flanqué du préfixe « dis- » qui exprime la privation ou le contraire (« dishonored » [déshonorer], « disqualified » [disqualifié], etc.).

Ici le traducteur a d’abord décidé de regrouper ces deux notions sous un seul et même terme, puis il s’est inspiré d’un autre verbe et d’un autre suffixe, tout en gardant le même procédé : la dérivation. En effet, JFM est parti du verbe « planer » et y a ajouté le préfixe « trans- » pour exprimer le changement, la traversée (on pense notamment à « trans-porter »). Le but ici était donc de proposer une traduction assez transparente, évoquant l’idée d’un déplacement d’un point A à un point B.

  • Portoloin (portkey)

N’importe quel objet peut être transformé en portoloin, à l’aide du sort « Portus ». Une fois le portoloin créé, il suffit de le toucher pour être transporté à l’endroit choisi, à une heure précise. Attention, vous devrez demander l’autorisation du ministère de la Magie au préalable (un peu comme un visa, quoi). 

Le terme anglais n’est autre qu’un mot valise composé du verbe français « porter » et du mot « key » (clé). Si le mot choisi par JK Rowling est assez opaque pour le lectorat britannique, qui est peu familier du verbe « porter », le traducteur a préféré proposer un mot beaucoup plus visuel pour le lectorat francophone, en s’appuyant sur le concept, le but de l’objet. Il a donc également créé un mot valise avec le verbe « porter », la préposition « au », écrit « o » dans un souci de fluidité et de lecture, et de l’adverbe « loin ». Vous l’aurez deviné, un portoloin est un objet qui vous permet de vous (em)porter très loin, donc de voyager.

  • Legilimens (Legilimens)

Legilimens est un sortilège qui permet de s’introduire dans l’esprit d’une autre personne.

Comme quasiment tous les sortilèges, il s’agit d’un néologisme grandement inspiré du latin. Aucune traduction requise donc, mais puisque J.K. Rowling a fait preuve d’une grande créativité pour les sortilèges, je prends plaisir à le décomposer avec vous. Il s’agit tout simplement d’un mot valise composé de « legere » (lire) et de « mens » (esprit, pensée).

  • Severus Rogue (Severus Snape)

Faut-il vraiment vous le présenter ? Severus Rogue est le directeur de la maison Serpentard, ainsi que le professeur des défenses contre les forces du mal. Sorcier d’exception, il se révèle être un véritable allié de Dumbledore et d’Harry Potter dans les derniers tomes de la sage (Attention spoiler !).

 « Snape » évoque plusieurs choses pour le lectorat anglophone, qu’un lectorat francophone ne serait pas en mesure de percevoir. C’est précisément pour cette raison qu’il s’agit également d’un des rares noms à avoir été traduit. Selon certains, « Snape » viendrait en fait du mot « sneypa » qui signifierait « déshonorer », « disgracier » en norrois (l’ancêtre du suédois). D’autres estiment qu’en anglais « Snape » évoque instantanément « Snake » (serpent) phonétiquement, mais aussi « To snap » (se casser net, parler d’un ton sec, agresser) ou « To snipe » (critiquer, s’en prendre à). « Snape » évoque donc des mots qui ont attrait à la personnalité de Severus. Pour essayer de garder ces notions, JFM a opté pour « Rogue » qui est un mot anglais (fripouille, véreux) ET français (arrogant). Avec « Rogue » le traducteur retrouve donc les mêmes traits de caractère du personnage, en jouant sur la double signification du mot, en fonction de la langue dans lequel on l’emploie. On notera d’ailleurs que « Severus » signifie « sévère » et « rude » en latin.

Détraqueur (Dementor)

Un détraqueur est une créature des ténèbres qui se nourrit du bonheur humain pour ne laisser que tristesse et désespoir. Elle est capable d’aspirer toute l’âme d’une personne, la poussant à la folie, puis à la mort.

Ce néologisme anglais se construit sur le mot « dement » (personne atteinte de démence) et du suffixe « -or » qui désigne la personne ou l’objet faisant l’action en anglais (on le retrouve d’ailleurs dans le mot « translat-or »). 

Le traducteur a choisi de créer un mot tout aussi évocateur en anglais : il reprend le verbe « détraquer » (dans le sens de « rendre fou ») et le dérive en y ajoutant le suffixe « -eur » qui désigne également la personne faisant l’action (« traduct-eur »).  

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Et voilà, vous savez désormais tout du monde magique d’Harry Potter et de ses nombreuses surprises qu’il réserve ! J’espère que vous avez apprécié cette série d’articles, et que nous avons réussi, le temps d’un instant, à vous faire voyager, loin de votre lieu de confinement !

Eh oui, malheureusement, la Harry Potter Week touche bientôt à sa fin… et il nous faudra tous sortir de cet univers enchanté pour retourner travailler… Mais pas de panique ! On ne vous abandonne pas comme ça. Retrouvez dès demain notre article récapitulatif, afin de reprendre une bonne bouffée de magie avant de profiter de votre week-end pour découvrir ou redécouvrir votre sorcier préféré, en mots ou en images !  

Potterment vôtre,

Coline

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Sources à la Serpentard 

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